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Aimer les enfants ? [*]

nterview téléphonique. « Donc, reprend la journaliste, le travail en pédiatrie, ce serait en quelque sorte aimer les enfants, et supporter les parents... ? » Je reste un instant sans voix. Avant de la retrouver pour affirmer mon désaccord total avec cette vision de mon activité, j’ai eu le temps de comprendre que mon interlocutrice n’a pas pensé énoncer ici une opinion. Elle n’a fait que reprendre ce qui est pour elle une position d’évidence, position que, ça va sans dire, je suis supposé partager. Elle ne cherchait qu’à relancer le dialogue. Ce qui est encore pire.
Non, nous ne sommes pas là pour aimer les enfants. Nous ne sommes pas là non plus pour les haïr, cela vaut mieux. Mais nous savons bien ce que le terme « aimer » peut avoir de suspect. Un ministre de l’Éducation nationale ne vient-il pas de proclamer à quel point il aimait les professeurs [1] ? Mais alors ? La question de l’attitude intérieure, de la bonne distance, de la place réservée aux affects du soignant, de ce qu’il s’autorise à ressentir, tout cela n’est pas souvent abordé en termes clairs. Quant aux intéressés eux-mêmes, ils n’aiment pas trop en parler. Or cela ne va pas de soi. Voyons donc ce que peuvent nous en dire les enfants eux-mêmes.
Éva, 9 ans, est hospitalisée. Elle dessine ce qu’elle appelle l’hôpital magique, celui où l’on voudrait rester pour toujours, « tellement tentant que les enfants se feraient mal exprès pour y rester ». À la manière des sortilèges des magiciens son texte s’ouvre sur une formule trois fois réitérée : « Quand je rêve, quand je rêve, quand je rêve, je rêve d’un hôpital magique… » Il n’y a rien là de réaliste. Elle nous installe au cœur d’un pur imaginaire. Mais pour autant, est-ce là l’hôpital dont elle rêve ? Rien n’est moins sûr. Sa création fait plutôt penser au palais des plaisirs de Pinocchio, qui attire les enfants comme un aimant, mais qui se révélera plein de dangers : certes on y est gavé de gâteaux et de bonbons, mais on y est aussi asservi, réduit à l’état d’animal soumis. Victimes d’un charme paralysant, les enfants qui s’y sont laissé piéger ne peuvent plus en sortir.
Ce qui frappe le plus dans le dessin d’Éva, c’est cet étonnant cortège de petits bonshommes-bâtons, tous pareils, qui répètent mécaniquement « hôpital, hôpital, hôpital… » tout en se hâtant comme des robots vers le lieu de leurs désirs. Voilà une vision étonnante de l’hôpital. Qu’a-t-elle voulu dire ? Éva a 9 ans. C’est à cet âge que, selon Françoise Dolto, le contexte des soins est désérotisé. L’enfant peut alors accéder à des explications logiques sur sa maladie, sur les soins qu’il reçoit, sur le pourquoi des douleurs qu’il ressent. Il peut alors accepter un désagrément momentané (le traitement) au nom d’un bénéfice futur (la guérison). C’est aussi vers cet âge que certains enfants disent pouvoir se passer de la présence du parent lors d’un soin douloureux.
Éva semble avoir ressenti le danger d’une séduction exercée par l’hôpital, séduction qui pourrait la faire renoncer à grandir, à aller vers son propre devenir dans la vie « normale ». Elle montre ce qu’est la séduction, elle la dénonce aussi, en demi-teinte, en nous montrant quel est le prix à payer. Rester à l’hôpital « exprès » peut se lire ici comme renoncer volontairement à grandir, rester pour toujours un petit enfant, renoncer même à s’humaniser, comme le montre l’aspect robotique, à peine humain de ses petits personnages. Mais la vraie vie est ailleurs. Les piqûres auraient beau se changer en sucettes et les cachets en bonbons, les unes et les autres auraient toujours le goût de l’hôpital, c’est-à-dire de la dépendance. Finalement ne vaut-il pas mieux accepter cet hôpital tel qu’il est, avec ses désagréments, ses cachets et ses piqûres, et accepter d’y être pour le moment venu, accepter aussi d’en sortir ?
Comment fonctionne cette séduction ? Probablement par le mélange incontrôlé de surstimulations sensorielles, tout spécialement des douleurs provoquées par les soins, et des affects, eux aussi incontrôlés, ressentis par certains soignants au contact de l’enfant, et que celui-ci reçoit sans aucune protection. Mais cette question est entourée de beaucoup de confusion. Au hasard d’un blog [2] des pédiatres confrontent leurs opinions sur l’attitude à adopter face à la douleur des vaccinations des bébés. L’un d’entre eux les assimile aux « frustrations », nécessaires selon lui à l’apprentissage de la vie. Or la douleur du vaccin n’est pas une frustration (la frustration d’un désir, comme peut l’être le sein qui ne vient pas au moment précis où le bébé ressent la faim). Il s’agit bien d’une surstimulation, et de plus infligée dans des conditions paradoxales, énigmatiques pour le bébé.
La différence n’est pas mince. Si la frustration (tout au moins une dose adéquate de frustration) est créatrice de vie psychique, puisque c’est à partir d’elle que le bébé se construit une représentation de l’objet absent, la douleur ne crée rien. Elle n’a, chez le bébé, ni sens ni représentation possible, elle est purement traumatique. Et c’est bien cela qui crée les conditions d’une mémorisation implicite très précoce, dès le début de la vie, ainsi que l’ont montré de multiples travaux depuis celui, fondateur, d’Ann Taddio sur la circoncision des nouveau-nés [3].
Concernant l’attitude intérieure du soignant les données sont particulièrement pauvres, si pauvres que cela s’apparente à une occultation ou à un déni. Nous savons pourtant que, dans le contexte des soins douloureux, le positionnement de l’adulte présent auprès de l’enfant (qu’il soit parent ou professionnel) influe puissamment sur les émotions vécues et exprimées par l’enfant qui subit le soin. Et là, surprise (mais le paradoxe n’est qu’apparent), les travaux cliniques montrent que ce sont les attitudes impliquant une empathie avec l’enfant qui semblent le plus délétères, augmentant la détresse de l’enfant ! D’après ces travaux les attitudes les plus favorables seraient au contraire celles qui s’appuient sur les ressources propres de l’enfant et l’incitent à les utiliser.
Est-ce à dire que tout engagement des émotions du soignant serait à éviter ? Et en conséquence que la seule voie sûre serait de se réfugier dans la pure technicité ? Probablement pas. Car il ne s’agit dans les travaux que nous citons que des attitudes spontanément adoptées par des adultes sans formation particulière, mais non de celles qui pourraient résulter d’un effort conscient. Cela suffit en tout cas à mettre en garde contre un engagement émotionnel non contrôlé, non travaillé, qui semble plutôt encombrer l’enfant, pouvant créer les conditions d’une relation pathogène parce que hyperstimulante et intrusive. Une relation qui, et c’est sans mystère, admettra difficilement la présence d’un tiers. Et l’on comprend mieux les paroles de notre journaliste, pour qui les parents devraient être, au mieux, supportés, mais sûrement pas intégrés comme des partenaires utiles…
Mais comment définir, dans les conditions de l’hôpital, ce qui pourrait être une attitude, au plein sens du terme, soignante (d’autres diraient : bien-traitante) ? C’est difficile, et d’autant plus que, si cette attitude existe (nous l’avons rencontrée !) elle se pratique plus qu’elle ne se parle. Sa transmission ne se fait pas par les voies habituelles de la formation mais de façon implicite. Ce qui est transmis est plutôt du domaine de l’être. Mais les patients, qu’ils soient enfants ou adultes, ne s’y trompent pas. Ils savent très bien reconnaître ce talent, cette qualité de « main » particulière dans l’accomplissement du soin, dans le contact avec le corps malade de l’autre. Ils savent reconnaître ce « geste juste » dans le soin et le recherchent… du moins quand ils ont le choix. « Avec lui (ou elle) c’est magique », entendra-t-on souvent. Les comparaisons empruntées à la danse sont souvent convoquées pour décrire cet espace particulier dans lequel prend place le travail thérapeutique.
Avec ce talent qui s’impose comme une évidence, nous sommes proches de la notion chinoise de gong fu, qui du coup devient moins exotique qu’il n’y paraît. Avant que ce terme n’en vienne à désigner un style d’art martial, il se référait, dans les textes taoïstes, à des gens humbles qui avaient acquis la pleine maîtrise de leur acte, et dont le geste était exactement adapté au but recherché. Et c’est ainsi que l’on parlait du gong fu du boucher découpant une pièce de viande, ou du charron ferrant une roue de charrette, ou encore du nageur dans un torrent. Plus près de nous c’est, sous la plume d’Erri de Luca [4], le geste d’une paysanne :
« La plupart, au moment de porter leur coup, déploient par excès une force démesurée. Ils ont peur de ne pas y arriver, ils exagèrent même s’ils sont habiles. Une vieille fermière avait par contre la juste mesure, presque légère, dans le tour de main qui brise la nuque du lapin. C’était un coup donné distraitement, les yeux absents du geste précis des mains. Elle exécutait le mouvement non seulement avec le minimum d’effort, non seulement avec ce que tu appelais du style, mais avec grandeur. C’était de la pitié, force lointaine, mais sûrement pas de la compassion. Pitié, sueur, pudeur de celle qui met au monde et supprime bêtes et enfants. Elle immolait ses lapins, le visage impassible sous une cascade de rides. »
Une pitié lointaine qui n’est pas de la compassion, une absence apparente qui est une totale présence… Nous sommes bien dans des notions paradoxales, mais comment s’en passer quand il s’agit de rendre compte de ces états si particuliers ? Après tout, quand Myriam David et Geneviève Appell avaient voulu rendre compte d’une position du soignant engagé dans « une relation réelle mais consciemment contrôlée dans laquelle l’adulte ne fait pas peser sur l’enfant sa propre affectivité et ses attentes personnelles », elles avaient eu aussi recours à une formule paradoxale : le maternage insolite [5].
Pour autant Myriam David et Geneviève Appell ne cachaient pas un instant les difficultés de l’entreprise, ni les moyens qu’elle suppose en termes de réflexion en commun, d’attitude de recherche, de formation, d’expérience, de temps… Tout ce qui nous manque tellement… Je me souviens des paroles d’un vieux psychiatre. Il disait que celui qui a la chance de faire une profession où on aide les autres, et qui veut l’abandonner, fait preuve d’un grand masochisme. Ou d’un grand désespoir, ajouterai-je. Aujourd’hui le fait qu’une infirmière diplômée abandonne la profession après huit ans d’exercice, en moyenne, est une tragédie dont nous mesurons encore mal le sens et les conséquences.
NOTES
[*] Didier Cohen-Salmon, anesthésiste pédiatrique orl, président de l’association Sparadrap, et Françoise Galland, directrice de Sparadrap, vont à la rencontre des bébés à l’hôpital.didier. cohensalmon@ wanadoo. frfgalland. sparadrap@ wanadoo. fr [1] Libération, 9 juillet 2008. [2] Médecine et Enfance, mai 2008. [3] A. Taddio, J. Katz, A.L. Llersich, G. Koren, « Effect of neonatal circumcision on pain response during subsequent routine vaccination », Lancet, 1997, Mar 1 ; 349 (9052), p. 599-603. [4] Erri de Luca, Acide, arc-en-ciel, Éd. Rivages poche, 1996. [5] M. David, G. Appell, Lóczy ou le maternage insolite, Éditions du scarabée cemea, 1973. |