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Musicalement parlant
Bébé au pestacle
Pas de 0 de conduite


Spirale, la grande aventure de M. Bébé


Rites de passage
Philippe Bouteloup

À chaque numéro, Philippe Bouteloup, musicien, responsable de l'association Musique et santé, Paris, nous parle de musique.


« Mathieu n'a pas beaucoup de distractions. Il ne regarde pas la télévision, il n'a pas besoin d'elle pour être handicapé mental. Évidemment, il ne lit pas. Une seule chose a l'air de le rendre un peu heureux, c'est la musique. Quand il en entend, il tape sur son ballon, comme sur un tambour, en mesure. »

Jean-Louis Fournier, Où on va, papa ? Stock, 2008, p. 24


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ous sommes dans un grand hôpital pédiatrique parisien. Les musiciens qui m'accompagnent aujourd'hui sont en stage de formation. C'est un peu une première pour eux. Ils ne connaissent ce travail qu'à travers la théorie. Malgré l'appréhension, ils se sentent prêts à affronter la réalité du terrain : leur « boîte à outils » est pleine de morceaux de musique et de chansons apprises par cœur, d'instruments adaptés aux jeunes enfants que nous allons rencontrer.


Lorsqu'un des musiciens propose au papa d'Eva de partager un moment de musique avec lui et sa fille, il lui répond gentiment que cela n'est pas la peine, car Eva est trop jeune et « en plus » elle est sourde et va se faire opérer le lendemain. Je m'approche alors du papa et lui dis que sa fille sera sûrement intéressée par les instruments de musique que nous avons apportés. Malgré son scepticisme évident, il accepte.


udu.pngGuy, percussionniste, entre dans la chambre en jouant sur son udu, instrument en terre cuite, sorte de cruche avec un trou sur le côté et sur laquelle on frappe avec la paume de ses mains ou le bout des doigts. Le mot udu signifie « bouteille ». Il produit des sons plutôt graves, quelque chose comme « doum ». On peut en varier la note en fonction de l'endroit frappé ou en fermant les ouvertures avec la main.


Eva, qui doit avoir 18 mois, n'a pas l'air trop étonnée par tout cela. Elle est sur son lit et observe les mains du musicien qui frappent l'instrument. Quand Guy pose le udu près d'elle, Eva se met aussitôt à le frapper des deux mains sous le regard surpris du papa. Un dialogue s'installe entre elle et le musicien, d'abord poli, « à toi, à moi, chacun son tour », puis plus dynamique : on se coupe la parole, s'invective via l'instrument. Des sourires apparaissent. Les mouvements du corps et des mains d'Eva nous montrent qu'elle perçoit les rythmes, et cela grâce aux sons graves de l'instrument.


De surpris, le papa devient ému, très ému même et il se retourne pour pleurer. Le médecin présent nous parle alors de ce moment comme d'une sorte de cérémonie, d'un rite de passage. Cette séance de musique est une façon de fêter cette petite fille qui va être opérée et retrouver l'audition. Une façon d'annoncer, à elle et à son papa, que la musique qu'elle découvre aujourd'hui va exister et l'accompagner. Une façon de l'accueillir dans le monde des entendants !


Alexandre est un petit garçon de 14 mois. Il est très abîmé physiquement. Son visage est déformé par une malformation congénitale. Dans le couloir du service, il se tortille dans les bras de son père lorsque la flûte traversière joue. Puis soudain, lorsque l'instrumentiste s'approche et croise son regard, Alexandre se calme, ses gestes sont plus coordonnés, plus « ordonnés » pourrions-nous dire. Ils sont en rythme avec l'air de la flûte, ils suivent les moindres variations d'intensité, les moindres variations de tempo.


Cette contradiction entre un air de flûte censé apporter un moment de sérénité et un enfant qui se débat dans les bras de son père est une situation difficile à vivre pour un musicien. Le contact visuel aura permis un accordage propice à l'écoute et à l'interaction. Pourtant, se confronter au handicap est parfois difficile. Il nous faut briser le tabou qui nous cantonne, face aux handicapés, aux mines de circonstance et à la compassion bienveillante. « Le handicap suscite un malaise : ces enfants pas comme les autres ont un aspect extérieur, des mouvements incontrôlés et des comportements bizarres qui nous font peur. Il est difficile de trouver une attitude juste face à eux, attitude ni trop distante, ni trop compatissante, ni trop infantilisante, ni... ni... qui donc n'a jamais fait l'expérience que quelle que soit l'attitude choisie, on a l'impression de faire faux, on est à côté de la plaque [1] » nous dit Simone Sausse.


La musique ne peut résoudre à elle seule cette difficulté à établir une communication. Elle n'a pas d'effets « magiques » en soi. C'est bien l'engagement physique et psychique du musicien qui permet d'entrer en relation.


Le lendemain, lorsque nous retournerons dans ce même service, le papa d'Alexandre se précipitera dans le couloir avec son fils, dès qu'il entendra le son des instruments. Avec la ferme intention d'en faire à nouveau profiter son garçon.

 

NOTES

[1] S. Sausse, Le miroir brisé : l'enfant handicapé, sa famille et le psychanalyste, Paris, Calmann-Lévy, 1996.