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Spirale, la grande aventure de M. Bébé

 

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Petite utopie pour tout-petits... et leurs parents... et une équipe... [*]
Graziella Végis

La rencontre de Bébé et des arts vivants, par Graziella Végis, directrice du Centre ressources du théâtre Massalia, Marseille.


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l est 7 h 30. La place Cadenas est déjà bien animée, le marché est déjà en place et la bonne odeur de pain chaud qui se dégage de la boulangerie me met l'eau à la bouche. C'est bien de pouvoir se déplacer à pied. C'est ce que je fais depuis que j'emmène mon petit garçon Angelo à la crèche de La Friche La Belle de mai qui a ouvert ses portes il y a six mois. Je le dépose à la crèche puis je prends le bus pour aller à mon travail. Tous les matins, je m'impose ce rituel : un parcours de six cents mètres, d'environ un quart d'heure, en poussette et baskets, à slalomer sur des trottoirs encombrés de voitures mal garées et de crottes de chien !


Heureusement, la moitié du parcours se fait à l'intérieur même de La Friche La Belle de mai, sans voiture, sans bruit et avec toujours de nouvelles choses à glaner : les spectacles qui y sont donnés, les soirées du restaurant, les expositions, les événements de la radio, la piste de skate-board qui accueille des enfants, les artistes en résidence, les distributions de légumes bio, le nouveau chantier de logements sociaux... Une vraie fourmilière cet endroit... Je ne le connaissais pas avant de fréquenter la crèche, j'étais souvent passée devant mais je n'avais jamais eu l'occasion d'y entrer. C'est vrai que depuis que le passage est ouvert et clairement indiqué, je la traverse facilement. C'est pratique, il y a l'arrêt de bus juste devant. Et même des Velib' ! Mais enfin, il n'y a pas que ça. Avant de fréquenter cette crèche, je n'imaginais pas une seconde que La Friche pouvait me concerner, qu'il s'y passait là des choses qui étaient pour moi !


J'avais vaguement entendu dire qu'on y faisait du théâtre, qu'il y avait des peintres, et des musiciens, mais qui réalisaient des choses qui m'étaient totalement étrangères, et en tout cas qui ne m'étaient pas destinées, moi qui ai grandi à la Busserine, en plein cœur des quartiers nord de Marseille.


La crèche ! On en parle depuis quelques années dans le quartier, ma sœur qui habite aussi La Belle de mai avait même été interrogée à ce sujet. Elle a mis un certain temps à voir le jour !


Eh bien, c'est une belle réussite ! Dès l'entretien avec la directrice, à l'inscription d'Angelo, avec David, le papa d'Angelo, on a eu le sentiment d'être écoutés et considérés. On nous a présenté l'équipe et les lieux. On nous a expliqué le projet « pédagogique », comme ils disent, et on est même repartis avec un livre sur la crèche, qui le raconte dans le détail. C'est un ouvrage collectif qui a été réalisé par les parents, l'équipe de la crèche, des professionnels de la petite enfance et les artistes associés. C'est bien écrit, la mise en page et le graphisme très originaux, à la fois drôle, poétique et très sérieux, on peut y lire des articles écrits par des psychologues, des pédopsychiatres, des ethnopsychiatres, des philosophes, des comédiens, des plasticiens, et même des musiciens. Il y a même une présentation de chaque personne de l'équipe, de leur formation passée et à venir, c'est rassurant. Au centre des préoccupations, on sent bien que se tient l'accueil de nos enfants.


« Même si cette crèche est atypique de par sa situation au cœur d'un lieu de productions artistiques, elle n'en demeure pas moins un équipement de quartier, fréquenté par des gens de toutes origines, différents sociologiquement et culturellement. Et c'est bien cela qui en fait son intérêt. Ainsi, le projet pédagogique s'est bâti principalement sur cette originalité : l'accueil des enfants de toutes origines et de tous milieux sociaux dans une crèche construite dans un lieu de production et de diffusion artistiques situé dans un quartier populaire. À partir de ce paramètre, il s'agit de décliner les différentes fonctions d'accueil des enfants - soins, éveil, jeux, nourriture... - dans cet environnement pour leur trouver un écho particulier. » C'est ce qu'on peut lire dans le livre de la crèche.


Cette crèche est assez originale dans sa conception. Elle a été construite dans un ancien bassin de rétention d'eau de La Friche, quand c'était encore une raffinerie de sucre. On ne la voit donc pas de l'extérieur mais on la devine grâce au baobab en métal qui est planté dans la cour et qui dépasse des murs du bassin. Il sert de treille aux plantes et de support de jeux. De l'extérieur, il dirige notre regard vers le toit-terrasse recouvert de terre et d'herbe. Il est d'ailleurs question d'y faire un potager ! De plus, elle a été construite en tenant compte de l'environnement et du climat, ce qui permet de réaliser des économies de fonctionnement, c'est pour cela que la mise en route du projet a été longue.


Elle n'a pas encore de nom, cette crèche. Lui trouver un nom, c'est l'objet d'un chantier que l'équipe a proposé aux parents. On est six pères et mères, à se creuser la tête, et une fois tous les quinze jours, on se retrouve à la crèche, à « la bibliothèque des parents » pour confronter nos idées. C'est difficile de trouver un nom qui ne soit pas niais, comme souvent quand ça concerne les bébés. Essayer de trouver quelque chose d'original et de sensé nous oblige du coup à vraiment réfléchir à ce qu'on attend de cette crèche. On s'en pose des questions : sur les relations qu'on a, nous, les parents avec les personnes qui s'occupent de nos enfants ; qu'est-ce qu'on en attend exactement, nos craintes ; comment on se voit, nous, les parents ; comment on voit les enfants des autres ; quel sens elle a, cette crèche, dans La Friche, ce lieu d'artistes et d'opérateurs culturels, ce que cela implique pour les enfants, pour la crèche et pour la friche.


Avec nous, il y a d'ailleurs Nathalie, du théâtre Massalia - le théâtre pour les jeunes qui est installé dans La Friche -, elle nous aide à formuler nos réflexions. Avec Emmanuelle de Système Friche Théâtre, elles ont organisé une visite de La Friche à l'attention des parents. On est entrés dans tous les ateliers de travail et on a rencontré les occupants. Ils nous ont raconté ce qu'ils font, où vont leurs œuvres, des histoires différentes selon qu'ils font de la peinture, de la photographie, de la danse, du théâtre, de la vidéo, du son, de la musique ou encore du multimédia...


Nathalie nous a invités à un spectacle dernièrement, avec une comédienne et des figurines de papier dessiné et plié, sur les différences qui existent entre les gens, ces différences qui nous font peur mais qui font tout l'intérêt de la vie et de l'humanité. La forme était très belle et très originale, l'univers très poétique, je ne me suis pas ennuyée et je ne pensais pas qu'en tant qu'adulte, j'apprécierais un spectacle fait pour les enfants. En tout cas, j‘avais bien envie de partager cela avec Angelo, mais bon, il n'a pas encore l'âge. Nathalie nous a d'ailleurs présentés à Denis et Esther, les deux artistes qui ont monté le spectacle.

Ils nous ont commenté l'exposition qui accompagne le spectacle, ce sont des dessins et textes d'enfants de maternelles qu'ils ont sollicités sur la question de la différence traitée dans le spectacle. Ça nous a donné l'idée de les inviter à une de nos séances de travail sur le nom de la crèche. Nathalie pense que ce serait intéressant de mettre en image et d'écrire les chemins que nous suivons. Ça pourra faire l'objet d'une exposition dans la crèche, la première, lors de l'inauguration, dans les espaces prévus à cet effet. Car c'est bien une caractéristique de cette crèche : tous les espaces, de l'accueil à la salle à manger en passant par les salles d'activités et la cour, sont prévus pour que prennent place des peintures, des photos, des gravures, des dessins..., et aussi quelquefois des spectacles.


Dans cette crèche, les murs sont blancs et sans rien qui rappelle ce qu'on voit à la télé ! De temps en temps, on y accroche quelque chose, une photo, un dessin, mais une seule chose par mur et qui reste là quelque temps.


Depuis deux semaines, dans la salle d'accueil, il y a un tableau d'un artiste peintre qui est accroché, une toile brun foncé, de format carré avec au centre un carré plus clair. Quand je l'ai vue la première fois, je me suis demandé ce que c'était et j'avoue que je n'ai pas trouvé ce tableau d'un intérêt particulier. Mais comme il était seul dans ce vaste espace, il n'a pas pu m'échapper. Et puis j'ai été interpellée par la petite Mathilde de 2 ans et sa maman, l'autre jour. Quand je suis arrivée avec Angelo, elles étaient toutes les deux devant le tableau, elles le regardaient et se racontaient des choses. Mathilde faisait de grands mouvements avec ses bras.


Du coup, je me suis mise devant le tableau avec Angelo dans mes bras et on est restés là un moment à le regarder. Le lendemain, quand on est arrivés à la crèche, Angelo a tendu son bras vers le tableau et on y est retournés. Je ne savais pas quoi lui dire, là devant ce tableau, mais je sentais bien qu'il était content, il remuait les pieds et babillait. Alors je lui ai parlé de ce que je voyais, les nuances de marron, la trame de la toile, la peinture plus épaisse à certains endroits, le vert très clair au centre, les petites traces de marron ou de vert plus foncées, enfin, tout ce que je pouvais décrire avec mes mots à moi... Il était très attentif, et puis s'est remis à babiller et à remuer les pieds, on est allés rejoindre sa salle et Marianne, qui s'occupe de lui avec Isabelle et Olivier. Et depuis, tous les matins, on s'arrête devant le tableau, c'est devenu un rituel et j'avoue que je commence à y voir des choses dans ce tableau, en tout cas je me raconte des histoires. Marion, la directrice, nous a proposé d'inviter le peintre Pierre G. à la prochaine rencontre parents-équipe. Je ne sais pas si je vais oser lui parler des histoires que son tableau m'inspire.


Olivier s'occupe en partie des bébés avec Isabelle et Marianne. Au début, j'étais inquiète, je ne m'étais pas imaginé un homme travaillant dans une crèche ! En fait, ça se passe bien, et les grands l'adorent !


Marion, la directrice, en arrivant hier matin m'a demandé si je pouvais venir voir un spectacle la semaine prochaine à la crèche. C'est à l'attention des parents, c'est une danseuse qui raconte comment la naissance de sa fille a chamboulé sa vie... Il aura lieu dans la salle des grands, qui est assez vaste quand on plie la cloison qui la sépare du dortoir.


Quand on arrive le matin, Marion a toujours quelque chose à nous dire et ce ne sont pas simplement des politesses, elle est vraiment attentive à chaque enfant, on sent qu'il y a une grande complicité dans l'équipe. Elle nous prévient pour chaque changement qui intervient dans les groupes, les permutations, les activités, les visites du pédiatre, la venue d'Anne, la psychologue, le thème de la prochaine réunion des parents, les légumes bio de la semaine, les audaces culinaires de la cuisinière, ce qui marche et ce qui ne marche pas, nous avertit des nouveaux livres de notre bibliothèque, les dernières revues, les livres sur les arts et le théâtre que le théâtre Massalia nous prête, de la prochaine lecture d'albums à laquelle nous sommes invités avec nos enfants, nous renseigne sur la musique que les enfants ont écoutée, sur la lettre qu'Isabelle et Paolo de la Cie S. ont envoyée et qui a été lue en présence des enfants, et de la réaction des adultes de la crèche... Du coup, nous aussi, on a des choses à lui dire, on n'hésite pas à lui parler de nos craintes et de nos angoisses et aussi à lui faire des propositions... Tout paraît simple et naturel, comme si chaque chose entreprise était un prétexte à échange et discussion... Même entre nous, parents, le matin dans le vestiaire, on se parle des réactions de nos enfants.


Pour sûr, je vais y aller à ce spectacle de danse...
Leïla - Marseille, La Belle de mai - mars 2011

NOTES

[*] Ce texte est une fiction qui, nous l'espérons et nous travaillons pour cela, deviendra réalité. Il a été écrit pour poser le cadre d'une réflexion préalable à l'élaboration du projet pédagogique de cette crèche, qui n'a pas encore de nom, mais qui sera construite à La Friche La Belle de mai. Début des travaux juin 2009, ouverture des portes septembre 2010.