Comment découvrir des albums ? Comment les lire ? Comment les choisir ? Sur quels critères ?
Voilà des questions importantes à mettre constamment au travail [1].
Une fois que les albums sont édités, c’est-à-dire accessibles à nous toutes et tous, une première sélection revient aux professionnels du livre – libraires et bibliothécaires. Ils ou elles choisissent les albums qu’ils ou elles vendront ou prêteront en fonction de certains critères : qualités de fabrication, qualités littéraires et artistiques, intérêts des clientèles ou des publics…
Mais parmi ces premiers choix – nécessaires puisque les murs des bibliothèques et des librairies ne sont pas extensibles , il est important que l’ensemble des professionnels impliqués dans un projet puissent consacrer du temps à découvrir des albums et à les lire ensemble.
Pourquoi ? Parce que ce temps de concertation nous permet non seulement de découvrir de nouveaux albums, d’expérimenter ce difficile passage de la lecture personnelle à la lecture partagée avec d’autres, et de constater que nous n’aimons ni les mêmes livres, ni les mêmes histoires… Nous prenons alors conscience que lisant le même album – un même récit en mots et en images – nous n’en faisons pas pour autant la même lecture…
Nous prenons conscience que chaque album parle à son lecteur d’une façon unique et singulière.
Lors de ces rencontres préparatoires – assimilables à des formations conjointes – nous travaillons à interroger nos préjugés quant aux albums, quant à la lecture, quant à nos regards sur les bébés et sur leur intérêt pour les albums, les comptines, les histoires…
Ce travail me semble encore plus important aujourd’hui qu’au début de l’aventure des livres et des tout-petits, il y a une quarantaine d’années.
Pourquoi ? Parce que les éditeurs – très certainement pour aider les adultes à choisir des albums, et donc avec un certain souci d’informations – ont décidé en masse, depuis quelques années, d’inscrire un âge de lecture au dos de la quasi-totalité des albums de la production. Certains éditeurs résistent encore. Mais le marché du livre est très concurrentiel et cette position devient de plus en plus difficile à tenir.
Lorsque les premiers projets de lectures partagées avec de très petits enfants ont commencé, au début des années 1980, peu d’éditeurs imaginaient que des bébés puissent s’intéresser aux albums et à la lecture. Ils destinaient les livres aux enfants qui savaient déjà lire ou qui étaient en cours d’apprentissage.
Certains éditeurs et autres pionniers des années 1970 – je pense là à certains inspecteurs de l’Éducation nationale ou conseillers pédagogiques de l’école maternelle, certains enseignants de maternelles, certaines bibliothécaires militantes, les toutes premières librairies spécialisées jeunesse [2] et d’autres individus isolés – avaient déjà eu beaucoup de mal à faire entrer les albums à l’école maternelle, tant l’immense majorité des acteurs adultes étaient encore convaincus que les livres n’intéressent les enfants que lorsqu’ils ont acquis le décodage des sons.
Alors, les éditeurs – dans leur grande majorité – étaient loin d’imaginer que déjà les bébés lisent…
Lorsque je consulte d’anciennes bibliographies réalisées par des bibliothécaires ou des associations qui ont œuvré dès le début des années 1980 pour permettre à l’ensemble des tout-petits de moins de 3 ans de rencontrer des albums en compagnie de leurs parents ou des adultes qui prennent soin d’eux dans différents lieux, je constate qu’il n’était pas question de repères d’âges pour sélectionner les albums.
Dans la brochure publiée en 1993 « A.C.C.E.S. Les livres c’est bon pour les bébés », le classement proposé est « Les contes, Les comptines, Les imagiers, Les livres qui jouent à cache-cache, L’album sans texte, L’univers familier et le monde des sentiments, La découverte du vaste monde, Les histoires randonnées, les histoires à répétition, Le goût pour l’étrange »…
Une sélection d’albums, travaillée par l’équipe de Lis avec moi adnsea, dans le Nord-Pas-de-Calais, et des bibliothécaires, et dont je situe la publication dans les années 1990, s’intitule « Des histoires à goûter ». Le classement propose : « Nouveaux imagiers, Livres animés, Petites histoires de la vie, Grandes histoires pour les petits ».
La sélection intitulée « Des bébés, des livres » effectuée par les bibliothécaires de la Ville de Paris, illustrée par Joëlle Jolivet et publiée en 1998, propose de grands thèmes comme Ma journée, Moi et les autres, Mes imagiers, J’explore le monde, Raconte-moi une histoire…, et à l’intérieur de chaque thème une déclinaison d’autres repères comme Je me réveille, Mon doudou, Un nouveau bébé, Non !… Ou encore Engins et camions, Bruits et cris, À petits pas vers l’art, J’observe la nature, Jeux de doigts et comptines, Des histoires pour rire, rêver et se faire peur…
Ces critères de sélection sont encore enrichis à la fin de la sélection en suggérant une recherche par index. Des très classiques, comme « Titres » et aussi « Auteurs et illustrateurs », mais aussi en proposant d’autres modalités de sélection. Pour exemple adoption, aéroport, amitié, amour/affection, animaux… mais aussi couleurs, différence, doudou, dispute, famille, fruits & légumes, naissance, objet transitionnel, poursuite, poussette, véhicules, vêtements, voyage…
Je demeure convaincue que ces propositions de classements d’albums sont plus intéressantes, plus ouvertes, plus riches, plus « justes » que la décision d’orienter un choix de lecture selon un critère d’âge biologique établi on ne sait comment.
Les critères d’âges véhiculent en effet deux idées fausses et contre-productives pour les projets que nous voulons mener. D’abord celle selon laquelle les tout-petits seraient une masse de personnes, chacun étant équivalent à l’autre dans sa catégorie d’âge. Je continue de penser que « les tout-petits », ça n’existe pas.
Nous devons bien entendu considérer et prendre en compte les étapes de développement d’un enfant qui se situent dans une fourchette d’âge… Mais nous devons surtout considérer chaque tout-petit dans sa singularité et ses propres capacités à penser, rêver, entrer en relation, choisir ses lectures… Aucun être humain n’est réductible à des critères biologiques, physiologiques, sociologiques… Nous n’avons pas mis en place ces classements par âge de lecteurs pour la littérature adulte ; pourquoi le faire pour la littérature jeunesse ?
L’autre idée fausse serait de réserver la lecture des albums de littérature jeunesse aux enfants. Ce critère d’âge de lecture conforte ce préjugé fortement installé chez la majorité des adultes que les albums ne seraient pas de la littérature, et que lire avec un tout-petit ne serait qu’une étape préparatoire à ce que certains nomment encore « la vraie » lecture. Celle où il n’y a plus d’image.
Nous savons – par expérience – que les albums ne sont réservés ni à la petite enfance, ni à l’enfance… Et que la lecture d’images est un art à cultiver. Nous savons aussi que les très petits enfants n’ont aucun mal à lire l’image, ce qui n’est pas le cas d’une grande partie des adultes… Comme ils ne savent pas lire les récits en images, nombre d’adultes décrètent que ce n’est pas de la lecture ! Je reviendrai sur ce sujet dans une autre rubrique.
Pour l’heure, retenons que lors de la préparation des projets, le temps passé à rencontrer des albums et à en partager les lectures permet à l’ensemble des protagonistes de découvrir en le vivant que lire ensemble est une aventure… Et ce, quel que soit notre âge !
En découvrant que chacun de nous est un lecteur singulier, nous serons davantage disposés à considérer que chaque tout-petit que nous rencontrons est aussi un lecteur singulier.
Il ne s’agit pas de trouver les bons albums incontournables – même si nous savons qu’il en existe, et c’est tant mieux ! – mais de permettre à de tout petits enfants de se découvrir « lecteurs » en rencontrant des albums divers et des lecteurs eux aussi très divers. Un tout-petit aimera cet album de Jeanne Ashbé ; un autre ne le demandera jamais… Une autre toute-petite aimera celui-ci d’Edouard Manceau, une autre détournera la tête et son attention…
Lorsque nous – initiateurs et porteurs de projet – nous réunissons pour choisir des albums, nous faisons ensemble un travail de culture.
Nous partageons nos savoirs et connaissances sur ce qu’est un album, sur ce que nous en attendons, et nous nous interrogeons sur ce que veut dire « lire » et sur le lecteur que nous sommes.
C’est un travail important pour ne pas oublier qu’il y a « des » albums, comme il y a « des » tout-petits… Chaque album est unique, comme chaque tout-petit est singulier.
Cette semaine, j’ai découvert Kafka et la poupée [3], un album publié par les Éditions des Éléphants qui se présentent de cette façon sur leur site : « Nées en 2015 sous le signe de la longévité, les Éditions des Éléphants proposent des albums pour enfants qui cultivent toutes les qualités de l’éléphant. Force, grâce, intelligence, mémoire… se retrouvent au fil de nos livres. »
J’ai été immédiatement attirée par le titre de ce livre, posé sur la table d’une librairie que je fréquente régulièrement, parce qu’il a fait émerger en moi le souvenir vague d’une histoire que j’avais déjà entendue, je ne sais ni où ni quand… Kafka – écrivain célèbre –, se promenant dans un parc, avait rencontré un jour une petite fille qui pleurait parce qu’elle avait perdu sa poupée. Et Kafka avait alors inventé, pour la consoler, une histoire de poupée partie en voyage…
Cet album met en scène cette histoire sensible. Les deux autrices – Larissa Theule et Rebecca Green – racontent avec leurs mots et leurs images que Kafka demanda son nom à la petite fille et aussi le nom de sa poupée… et que spontanément il dit à Irma : « C’est bien ce que je pensais. Ta Soupsy n’est pas perdue, mais elle est partie en voyage, comme le font souvent les poupées. Elle t’a écrit une lettre. » Étonnée, la petite fille interroge : « Où ça ? À la maison, dans la poche de mon imperméable, dit Kafka ; je suis un postier volontaire, vois-tu. Je t’apporterai la lettre demain. Pour le moment, je dois rentrer déjeuner. »
Ce qu’il fit. Dans la vraie vie, il semble que personne n’ait retrouvé les lettres rédigées par Kafka et remises à la petite fille au fil des jours qui suivirent.
Pour cet album, Larissa Theule et les traductrices Ilona Meyer et Caroline Drouault inventent le contenu des lettres de Soupsy. Des lettres courtes, tendres qui disent le voyage et les aventures. Des lettres qui préparent Irma à une définitive séparation. Celle d’avec Soupsy. Celle d’avec Kafka.
Dans cet album, les mots et les images disent la force de l’imaginaire qui crée et étaye la vie…
J’y lis aussi la force des liens quand ils sont justes. Comment ils aident à grandir, à se séparer, à se projeter…, à vivre.
J’y lis l’importance du jeu et de la créativité ; l’importance et la fonction des arts, de la culture, de la lecture dans nos vies…
J’aime cet album. Ce qu’il me donne à lire et à éprouver.
Voilà pourquoi j’ai envie de le partager. Quels que soient nos âges !
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