Ce geste est souvent vécu comme très lié à l’intimité : il est vrai qu’en dehors de la grossesse personne ne se permettrait de toucher le ventre de quelqu’un sans y être invité et sans avoir un lien physiquement et particulièrement proche. Un contact sur l’avant-bras ou la main, qui est aussi un geste affectif, n’a pas du tout la même signification.
Sur les forums beaucoup de femmes enceintes témoignent de ces élans et de leur difficulté à y couper court sans pour autant se fâcher avec leur entourage et leur famille.
Parmi des témoignages recueillis par le magazine Parents [1], Laetitia déclare : « Quand tu es enceinte, on dirait que ton ventre est en accès libre… Ça n’est franchement pas agréable ! Je ne le fais pas et je n’aime pas qu’on me le fasse, sauf si c’est le papa et mes enfants. Ce n’est pas parce qu’on porte un bébé que notre corps est public ! »
Camille de son côté le vit comme un manque de respect : « Je suis pudique. Pour moi, c’est un manque de respect de toucher à un ventre sans le demander, surtout venant d’un homme. Je reculais et leur disais :“Mon ventre, c’est mon intimité”. Ou alors je croisais les bras ! »
Certes, on peut comprendre que la grossesse soit parfois vécue du point de vue des autres comme une expérience sociale, ramenant inévitablement chacun de nous à des choses « vécues », mais si on essaye de regarder les choses avec distance, il est clair que toucher sans permission dans l’espace public le ventre d’une personne en dehors d’une grossesse serait un acte juridiquement répréhensible.
Dans son dernier ouvrage sur la grossesse, Camille Froidevaux-Metterie [2] nous rappelle combien ont été difficiles et longues les luttes des femmes pour être considérées comme sujets, puis pour se réapproprier leur corps et décider pour elles-mêmes.
Le contact avec le corps de l’autre, a fortiori sur une partie considérée par beaucoup comme intime, est quand même très particulier, et il concerne uniquement les femmes enceintes : on ne l’observe pas dans d’autres circonstances, ni sur les hommes, et assez rarement sur les enfants qui ne sont pas dans le cercle des très proches, et uniquement avec la permission de leurs parents. Le geste ne paraît pourtant pas dans son intention « malveillant », puisque souvent annoncé comme destiné à « entrer en contact avec l’enfant in utero ». Nous savons bien sûr que par le toucher la communication avec l’enfant est possible, comme nous l’a enseigné l’haptonomie mais dans un cadre précis : ce contact a lieu sous le couvert d’un lien affectif et surtout du consentement.
Finalement, ce prétexte de toucher le bébé oublie la personne qui est la mère qui le porte, et on peut comprendre à ce titre qu’il soit souvent très mal vécu. Les femmes enceintes restent souvent peu considérées dans leur particularité de personne enceinte ; elles vivent dès le départ un contrôle sur leur corps et leur comportement : on les surveille, on les scrute, on les pèse, on les mesure, on les explore, on les échographie, et surtout, on les culpabilise pendant cette période de leur vie où le moindre écart les expose à l’opprobre. Cette surveillance du corps des femmes enceintes n’est pas seulement médicale, elle est aussi sociale : le ventre doit être un peu visible mais pas trop gros, et gare à celle qui prendra trop de poids : les remarques de l’entourage ne vont pas tarder. On contrôle aussi pour elles ce qu’elles mangent (bien cuit, salade lavée, interdiction des meilleurs fromages, et ne parlons pas de la cigarette qu’elles peuvent être tentées de s’accorder), l’activité physique ou les trajets en voiture qu’elles décident de faire.
Comme le dit C. Froidevaux-Metterie : « Tout se passe comme si la société tout entière était en charge de surveiller les femmes enceintes », les mettant en compétition les unes avec les autres pour leur capacité à réussir ce contrôle, ce qui constitue pour l’auteure un « rouage patriarcal bien huilé de la rivalité intraféminine [3] ».
Ces gestes de contact du ventre non demandés et non souhaités se comprennent mieux si on les considère de ce dernier point de vue ; il ne s’agit pas simplement de gestes affectifs mais aussi de « rituels », qui peuvent rappeler à certaines femmes que leur corps ne leur appartient pas complètement : « Être enceinte, c’est faire l’expérience de n’être plus qu’un corps-objet et de disparaître en tant que personne, mais ce peut être aussi le moment d’une prise de conscience et d’un refus de ces logiques objectivantes [4]. »
En recherchant des témoignages sur Internet et les sites autour de la naissance, j’ai été très surpris de voir que ce refus n’était pas fortement encouragé par les auteurs. Sur nombre de forums spécialisés, les conseils donnés aux femmes enceintes ne tolérant pas qu’on touche leur ventre sont plutôt de l’ordre de l’évitement : on leur conseille surtout de biaiser ou de mentir, d’annoncer qu’il y a une contre-indication médicale à toucher leur ventre, de le protéger avec les mains, d’attraper ou de serrer la main du potentiel « toucheur » pour interrompre son geste ; bref, beaucoup de conseils finalement destinés à se protéger du comportement inadapté de certaines personnes. Le problème n’est-il pas surtout celui de la personne qui touche, et à laquelle il faudrait donner des conseils ?
Faut-il, comme l’a fait l’État de Pennsylvanie en 2013, élaborer un texte de loi punissant cette pratique [5] ?
Il s’agit au bout du compte d’une simple question de consentement à toucher le corps de l’autre. Ce que l’on apprend désormais aux enfants dès le plus jeune âge.
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