Les effets nocifs des écrans pour le développement des jeunes enfants sont connus depuis longtemps : troubles des apprentissages cognitifs, langagiers, mais aussi sociaux, émotionnels ; troubles du sommeil, de la vision, de l’alimentation… Les liens entre l’exposition aux écrans et les difficultés d’attention sont de plus en plus soulignés, ce qui peut sembler paradoxal tant les écrans captent l’attention ! Or, nous sommes en présence de deux formes d’attention différentes : l’attention captée et l’attention dirigée. Une attention passive et une attention active, pourrait-on dire.
L’attention captée est innée, présente dès la naissance et, comme les autres activités réflexes, elle exerce une fonction de survie : une orientation de la vigilance. Le cerveau est capté par les stimuli produits dans l’environnement. Le contenu de ce qui se déroule sur un écran est composé d’images lumineuses et bruyantes qui changent sans arrêt à un rythme très rapide. Cette forme d’attention est alors sans cesse sollicitée, et l’enfant est comme aimanté à ce puissant magnétisme qui exerce un attrait irrésistible, une fascination. Des études ont montré que même s’il ne la regarde pas, la présence d’une télévision allumée dans son périmètre va capter son attention par intermittence et interrompre son activité qui devient alors discontinue. Les informations fournies par ces images sont reçues de façon « brute », elles ne passent pas par la réflexion… Pour un très jeune enfant, ces images n’ont pas de sens car leur succession rapide ne lui permet pas de s’y arrêter, ni d’y exercer une quelconque action, comme il le ferait avec un objet qu’il manipule pour en découvrir et en intégrer les propriétés.
Dans la forme d’attention dirigée, le cerveau est mobilisé : il sélectionne les informations et cherche à exclure les interférences, il mobilise ses capacités pour se centrer sur une tâche précise. Il s’agit d’une action volontaire, c’est l’enfant qui décide de fixer son attention sur une activité particulière. Cette forme d’attention peut présenter différents niveaux : d’une attention « flottante », ouverte à des intérêts possibles dans son environnement, à une attention « soutenue » ou « concentrée », selon les moments, les capacités et les intérêts des enfants [1]. Ce système attentionnel se construit et pourra se développer si l’enfant a la possibilité de l’exercer !
C’est dès la toute petite enfance que se construit la capacité de concentration. C’est cette capacité, lorsqu’elle fait défaut, qui peut être à l’origine de difficultés scolaires et dans les apprentissages futurs, de troubles de l’attention associés à de l’hyperactivité (tdah). Il est donc nécessaire de protéger cette construction ! Pour ce faire, limiter l’exposition aux écrans des tout jeunes enfants permet de ne pas épuiser leurs ressources attentionnelles par trop de sollicitations captives. Et de ne pas réduire le temps consacré aux activités qui structurent cette capacité d’attention dirigée, de concentration. Car le temps passé devant les écrans… n’est pas passé à faire autre chose ! Autre chose qui peut être essentiel à leur développement : découvrir, explorer, expérimenter avec tous ses sens : bouger, se déplacer, explorer l’espace, toucher, manipuler, expérimenter, sentir, goûter. Le petit enfant pense, communique, apprend avec son corps, en étant actif et acteur.
Protéger les capacités d’attention, de concentration des enfants, c’est alors aussi protéger, favoriser leur activité dès leur plus jeune âge ; reconnaître sa valeur constructive et élaborative, pas seulement pour le développement de l’attention, mais aussi pour celui de la pensée, de la vie émotionnelle, de la connaissance de soi, des autres, du monde : mettre à leur disposition des objets (simples, de la vie quotidienne, pas même forcément des « jouets »), du matériel, leur donner de l’espace et du temps pour découvrir, explorer et donc apprendre.
À travers l’attention dirigée, l’enfant fait l’expérience de choisir, de décider, il y assure et développe son vouloir, et fait même peut-être l’expérience de la frustration en regard du projet qu’il s’est donné – pas toujours aisément réalisable – et ainsi de trouver des ressources pour y faire face, il y découvre et construit des capacités à résoudre, par lui-même, des difficultés rencontrées au cours de son activité. Ce qui contribue, bien sûr, à la construction de la confiance en soi, de l’estime de soi. Ce que la confrontation aux écrans ne lui permet pas ; elle risque même de l’en priver…
Déployer leur « vitalité découvreuse [2] » nécessite que ces jeunes enfants puissent vivre dans un climat relationnel qui leur assure une tranquillité suffisante pour s’y investir, et sous le regard d’adultes qui leur portent de l’attention. En effet, pour développer et soutenir son attention, le petit enfant a besoin de l’attention des personnes de son entourage qui partagent ses intérêts, ses émotions. Cette attention des adultes encourage sa persévérance pour aller jusqu’au bout de son projet, voire le transformer, et soutient ainsi la continuité de son activité, sa continuité d’être. Dans ce « dialogue des attentions [3] », le petit enfant se sent exister, là où, au contraire, l’exposition aux écrans le confronte à sa solitude si les images, l’expérience émotionnelle qu’elles suscitent, ne peuvent être partagées, parlées, racontées…
L’attention des adultes est elle aussi captée par les écrans de nos multiples outils numériques, interrompant ou morcelant la relation, les interactions entre adultes et enfants : c’est un effet indirect sur l’enfant de l’exposition aux écrans. Et se forgent des habitudes d’attentions, de communications, de relations discontinues...
Alors oui, bien sûr, l’exposition des tout jeunes enfants doit être limitée (voire inexistante pour les enfants de moins de 2 ans, comme le recommande Serge Tisseron [4] et comme avait déjà alerté, en 2006, le collectif signataire de la tribune « Pas de télé avant 3 ans »). Mais une séquence choisie, adaptée aux intérêts et aux capacités de l’enfant peut être source de plaisir, d’émotion, de découverte, d’acquisition…, avec quelques recommandations toutefois proposées par Serge Tisseron : l’apprentissage de l’autorégulation (courte durée d’exposition, sur des plages repérables) ; la pratique de l’alternance, pour encourager l’enfant à développer d’autres activités « mobilisant ses cinq sens et ses dix doigts » ; l’accompagnement par un adulte, notamment autour de la construction d’un récit de ce que l’enfant a vu, afin de passer « de la pensée spatialisée propre aux écrans à la pensée linéaire du langage parlé ou écrit [5] ».
Il ne s’agit pas de diaboliser les écrans… plutôt d’apprendre à les apprivoiser [6]. Pas si simple dans cette société de l’image où l’attention des jeunes enfants, comme la nôtre, est constamment happée par une multitude d’écrans consultables partout et tout le temps, ou qui s’imposent à nous : dans la rue, dans le métro, dans des salles d’attente, dans des magasins… Sans parler des publicités, avec leurs enjeux commerciaux sous-jacents, qui vantent les vertus ludiques et pédagogiques de programmes télévisuels ou de tablettes pour les tout-petits.
Peut-être serait-il intéressant de questionner l’usage des écrans, sa fonction, dans nos modes de vie actuels. Voire de s’interroger sur les difficultés des enfants très exposés aux écrans : sont-elles la conséquence ou la cause du recours aux écrans ? Ainsi, des parents les utilisent quand ils sont démunis devant l’agitation, l’impulsivité de leur enfant, voire le poids de sa grande dépendance dans cette prime enfance. Ils peuvent y avoir recours pour « le calmer », pour avoir un peu de répit lorsqu’ils rentrent fatigués de leur journée de travail, ou pour « l’occuper » lorsqu’ils pensent qu’il s’ennuie, n’ayant pas toujours la disponibilité psychique pour lui proposer d’autres activités lorsqu’ils sont préoccupés par des soucis personnels, professionnels, confrontés tant à une précarité sociale qu’à des exigences professionnelles toujours plus élevées… Les écrans deviennent une sorte de « gardiennage électronique », de « simulateur de présence », peut-être aussi, dans une lutte contre la solitude, l’isolement, l’angoisse (dans de nombreux foyers, la télé allumée en permanence sert de compagnie).
L’exposition des jeunes enfants aux écrans, plus qu’une question d’éducation, de responsabilité des parents (avec la culpabilisation qui va de pair), est une question sociétale, la conséquence de difficultés, de souffrances quotidiennes qui sont à prendre en compte. Pour lutter contre la surexposition des tout jeunes enfants aux écrans, les parents ont besoin de vivre dans des conditions qui leur donnent la possibilité d’être attentifs à leurs enfants, de communiquer, de partager avec eux. Les institutions ont aussi leur rôle à jouer pour offrir des espaces de rencontres, d’échanges, de soutien aux familles, pour offrir aux enfants des espaces d’accueil pour vivre, jouer, créer, avoir le temps de rêver, être accompagnés dans leurs rencontres avec leurs pairs, et pour être appréciés dans ce qu’ils sont, en liens étroits et confiants avec leurs parents.
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