« La beauté renvoie au fait d’avoir été “touché”, ce qui suggère une sensation profonde accueillie par le parent, permettant au bébé d’organiser progressivement ce qu’il vit à l’intérieur de son corps. L’artiste, par sa sensibilité, et son monde poétique et sensoriel, s’adresse directement à cette part sensible/esthétique que le bébé porte en lui, de même que ses parents lors de leur naissance commune. » Cet argument en faveur de l’éveil culturel et artistique dans le lien parents-enfant, développé dans le rapport de Sophie Marinopoulos [1], est une référence pour les artistes et les structures qui veulent s’adresser aux tout-petits.
Un théâtre, une structure de programmation est tout d’abord un organe de médiation entre le désir des artistes et celui des spectateurs. Sa raison d’être est le projet des premiers de créer à l’adresse des seconds, la nécessité de lui donner un cadre (un théâtre), mais surtout d’organiser la rencontre. Lorsqu’on est une scène conventionnée Art, enfance et jeunesse, comme le Théâtre Massalia, ou que l’on conçoit, de manière plus large, une programmation pour les enfants et les adultes qui les accompagnent, cette rencontre est l’objet d’un soin précis.
Accueillir de jeunes spectateurs implique, en effet, d’être attentifs à leur bien-être, à leur apprentissage des codes du spectateur, à leur expression. Puisqu’ils ne sont bien souvent pas prescripteurs du spectacle qu’ils vont voir, qu’ils n’ont peut-être même pas choisi d’aller au théâtre, il faut accorder beaucoup d’attention à leur accueil et à leur accompagnement, dans le but principal que la rencontre entre artiste(s) et spectateurs ait bien lieu. On s’adresse donc à eux dès leur arrivée (« Bonjour, bienvenue au théâtre ! »), une fois qu’ils sont dans la salle (le mot d’accueil) et lorsqu’ils en sortent (« Tout s’est bien passé ? », « Avez-vous passé un bon moment ? »). On prépare les classes et parfois les autres groupes en amont, on distribue des documents à partager à l’issue du spectacle ou on les invite à revenir à une autre occasion, etc. On s’emploie à leur rendre le lieu familier et le moment agréable, pour qu’ils s’y sentent à l’aise et aient envie d’y revenir éventuellement.
Lorsqu’il s’agit des tout-petits, cet accompagnement de la rencontre est plus spécifique et plus délicat encore. Il demande des savoir être et des savoir-faire précis. Mais surtout, il se travaille davantage en amont entre l’équipe artistique et celle du théâtre. Cette anticipation et le temps de préparation consacré sont vraiment particuliers aux spectacles qui s’adressent à la toute petite enfance.
Ainsi, la question de la rencontre entre l’artiste, son œuvre et les tout-petits s’entreprend dès la création. Lorsque naît le désir d’un créateur ou d’une créatrice de s’adresser aux bébés, il ou elle se questionne très vite sur la manière de le faire. Il a imaginé un moment partagé avec des bébés et leurs parents, des assistantes maternelles, des éducateurs…, une rencontre artistique, un échange sensible de sons, d’images, d’impressions. Il rêve d’émotions partagées, d’éveil culturel et artistique, et comme il s’agit probablement d’une première fois pour les jeunes spectateurs, l’enjeu est fort.
Lorsqu’il crée pour les tout-petits et pour ses premiers projets, l’artiste se tourne donc fréquemment vers une structure culturelle qui a l’habitude de recevoir ce public et de programmer à son intention. Il est à la recherche de connaissances sur les bébés, d’expérimentation auprès d’eux et d’occasions de faire des tentatives, des tests au cours de l’élaboration de l’œuvre. La création adressée au plus jeune âge demande d’ailleurs souvent un temps plus long en moyenne que celui consacré à la production d’un spectacle pour les plus grands : il faut accorder du temps à penser l’accueil, mais aussi mener des recherches sur la manière de cultiver la relation artistique au bébé, et aussi l’expérimenter.
Comment adresser une forme poétique à des enfants qui s’assoient tout juste ou qui ne parlent pas encore ? Comment leur permettre de recevoir un spectacle ? Bien sûr, il faut en penser la durée et la forme, et la première est particulièrement contrainte : on ne dépasse pas (ou rarement) quarante minutes de spectacle lorsque le public a moins de 3 ans ou moins de 5. Mais ensuite, tout est à inventer, du moment où les bébés entreront dans la salle jusqu’à la fin du spectacle.
Les artistes pensent alors une œuvre chorégraphique, musicale, visuelle, théâtrale… dans laquelle ils déploieront leur créativité et leurs talents. Dès les premières réflexions sur le propos, la scénographie ou la dramaturgie, ils réfléchissent à la manière d’installer les tout-petits et les adultes qui les accompagnent, à la possibilité (ou non) pour les premiers de se déplacer un peu pendant le spectacle, à la lumière qui ne s’éteindra jamais tout à fait…
L’accompagnement d’une structure culturelle leur permet d’avancer sur ces questions. Un des outils pour cela est la résidence d’artistes. Elle peut se dérouler en crèche ou dans le théâtre. Dans le premier cas, elle est un temps d’expérimentation du rapport aux tout-petits, que l’équipe artistique va déployer en amont ou au cours de la création. Ce type de résidence est une demande fréquemment formulée par les équipes artistiques qui s’adressent au Théâtre Massalia.
En effet, la scène conventionnée d’intérêt national Art, enfance et jeunesse située à La Friche la Belle de Mai, à Marseille, développe depuis de nombreuses années des propositions pour la toute petite enfance. Lorsque des artistes nous sollicitent, nous étudions leurs souhaits précisément : s’agit-il de tester les premières matières artistiques auprès des tout-petits ou d’un temps d’observation et d’échanges avec eux ? Quelle place les artistes accorderont-ils aussi aux professionnel(le)s de la petite enfance ? Quels sont leurs besoins précis (durée, espace, matériel…) ? Nous nous tournons ensuite vers les crèches potentiellement intéressées par l’accueil d’un ou de plusieurs artistes et bâtissons le projet en co-construction avec celle qui se détermine, en aller-retour avec la compagnie.
D’autres résidences ont lieu dans une salle de spectacle mais sont assorties d’une sortie de résidence, à laquelle assiste un groupe de bébés, sorte de cobayes de cette mouture de la création. Ici, le projet est souvent plus avancé et la complicité d’une crèche (souvent la crèche à La Friche pour le théâtre Massalia) est nécessaire pour assurer cette présence des spectateurs. À l’issue de la présentation, le retour des professionnel(le)s et de l’équipe du théâtre est précieux pour la poursuite du travail artistique.
Nous avons quelques beaux souvenirs de cette sorte, comme une étape de travail de la compagnie Qui-Bout !, en 2018, pour son projet Sur mon chemin, inspiré par Alice au Pays des merveilles. Installée dans une crèche de la Maison de la Famille, la compagnie avait présenté un extrait du spectacle qui jouait sur le rapport de taille entre Alice et les objets, les éléments de mobilier qu’elle doit escalader. Ce jour-là, la comédienne, juchée sur un des cubes de la scénographie et touchant presque le plafond face aux bébés assis au sol, a produit des images fortes et particulièrement pertinentes, qui ont nourri la création par la suite, au-delà du plaisir de cette présentation.
Le Théâtre Massalia accompagne ainsi chaque année un projet de création à destination des tout-petits. Il assortit le soutien logistique et le transfert de compétences de moyens financiers pour la production du spectacle. Mais son principal apport reste souvent la transmission de connaissances pour la création comme pour l’accueil du public au moment des représentations.
Dans ce domaine aussi, la structure culturelle a pleinement sa place. Elle rappelle les besoins du tout-petit d’être rassuré et respecté, grâce à un accueil attentif, au confort de l’assise, même au sol, aux consignes bienveillantes données aux parents ou aux professionnel(le)s. La structure sait également la place et l’attention à accorder aussi aux adultes qui accompagnent les bébés, en nombre très important : un adulte pour deux bébés lorsqu’ils viennent en groupe, souvent le rapport inverse lorsque le tout-petit vient en famille.
L’équipe du théâtre connaît l’importance du temps accordé à chaque étape de l’accueil du public, les petits incidents éventuels (pleurs, déplacements mal contrôlés, etc.) qui ne doivent pas décourager les artistes ni les accompagnateurs. Elle explique le rôle qu’elle va jouer à chaque fois.
En effet, c’est à la structure culturelle qui présente le spectacle d’accueillir les tout jeunes spectateurs et leurs accompagnateurs, avec la complicité de l’équipe artistique éventuellement. Elle doit adapter l’environnement de la salle de spectacle à ce très jeune auditoire et aux personnes qui les encadrent, prévoir le temps nécessaire, prêter donc attention aux adultes, qui parfois n’ont pas beaucoup plus que les bébés les usages d’une salle de théâtre, ou que les formes les plus contemporaines peuvent quelque peu désarçonner si l’on ne prend pas la peine d’une phrase d’introduction au moment du mot d’accueil. Il ne s’agit pas de guider la perception du spectacle, mais simplement de mettre à l’aise. Les adultes doivent savoir comment réagir (ou non) aux diverses manifestations du tout-petit pendant le spectacle, mais également se sentir à leur place de spectateur, car la proposition s’adresse aussi à eux.
Le bien-être commun des bébés et des adultes qui les accompagnent est un enjeu important pendant le spectacle, même s’il n’est pas tout à fait maîtrisable, car la venue au spectacle n’est pas une démarche marginale. Dans son rapport, Sophie Marinopoulos écrit : « L’éveil culturel et artistique […] permet aux parents de prendre le temps de partager un moment de plaisir qui contribue au renforcement du lien parents-enfant. » En dehors de ce lien, objet du rapport, cette phrase peut évidemment s’étendre aux autres adultes présents dans la vie quotidienne : il s’agit de penser l’expérience culturelle comme un élément de construction de la relation adulte-enfant mais aussi du développement cognitif et psychique de ce dernier : « Vivre une expérience sensorielle ou esthétique commune favorise les mouvements d’identification. Partager des émois, vivre ensemble un spectacle permet une communion sensorielle qui nourrit les capacités identificatoires et construit un environnement favorable aux besoins premiers de l’enfant », est-il encore précisé.
Quel enjeu, quelle responsabilité ! Ce travail de mise en place de la rencontre est délicat, précis et évolutif à la fois, et demande aux structures culturelles de connaître les besoins des bébés et leurs contextes.
Ici, une instance de partage de savoirs et d’expérimentations comme le réseau Art et tout-petits (à Marseille) est précieuse. Celui-ci rassemble des professionnel(le)s de la petite enfance, des artistes et une structure culturelle, le théâtre Massalia. Il est animé par un comité de pilotage qui propose deux fois par an des journées communes permettant d’échanger autour d’une thématique, de partager des informations et des projets d’artistes, éventuellement à la recherche de résidences en crèche. Il est aussi l’occasion d’apprendre ensemble, de confronter les points de vue et les situations parfois, de partager des expériences de spectacles. Du point de vue de la structure culturelle, c’est un endroit important pour bien comprendre les enjeux des professionnel(le)s de la petite enfance, pour transmettre ceux des artistes et les nôtres, et pour travailler l’endroit commun. Une grande partie des créations artistiques pour la toute petite enfance qu’accompagne le Théâtre Massalia entre en contact avec le réseau, et celui-ci permet parfois la mise en place de résidences nécessaire aux artistes pour éprouver leurs idées auprès des bébés, mais aussi de celles et ceux qui les entourent.
Ainsi, le réseau Art et tout-petits contribue à la qualité de la rencontre entre les artistes et les tout jeunes spectateurs. Il permet aussi de questionner régulièrement les conditions de représentation du spectacle et d’accueil du public, pour continuer à en assurer la plus grande qualité.
Si elle est fragile et toujours un peu incertaine, la rencontre qu’opère la venue au spectacle des bébés est un moment fort, espéré gaiement, préparé avec soin, investi pleinement. Il faut en poursuivre le développement, transmettre les compétences nécessaires, encourager les tentatives. C’est un enjeu de santé culturelle, délicat et joyeux à la fois.
33 avenue Marcel Dassault
31100 Toulouse
05.61.95.67.35
hello@spirale.com
Inscrivez-vous à notre newsletter personnalisée et recevez des informations et conseils sur les thèmes que vous souhaitez !
S’inscrire à la newsletter© 2026 Spirale - éditions érès | Mentions Légales | Plan du site