Dans les albums, comme dans d’autres formes littéraires, la vie nous est contée, narrée, racontée à travers les aventures que vivent des personnages. Une multitude de personnages. Toutes sortes de personnages.
Quand nous lisons – des livres ou des albums –, nous prenons de l’épaisseur, enrichis (physiquement et psychiquement) par toutes les expériences de vie de ceux et celles que nous croisons, cachés entre les pages des livres et des albums.
La richesse supplémentaire des albums est de nous offrir non seulement des mots qui font récits mais aussi des images. C’est la justesse de l’articulation entre ces deux formes de récits – en mots et en images – qui participent de la qualité littéraire et artistique d’un album.
Quels albums choisissons-nous d’emporter dans nos sacs, nos paniers, nos valises… lorsque nous partons à la rencontre de tous petits enfants et d’adultes, là où ils se trouvent, pour lire avec eux ?
Nous allons réellement à la rencontre de plusieurs enfants puisqu’ils sont généralement plusieurs à être rassemblés dans un même espace, mais notre intention est de lire avec chacun l’album qu’il aura choisi. Plusieurs enfants sont présents, mais nous ne lisons généralement pas au groupe d’enfants. Nous lisons avec un enfant. C’est ce que nous appelons : une lecture individuelle au milieu d’un grand groupe.
Quels albums emporter pour cette insolite rencontre ?
Il est essentiel de se poser la question. Choisir les albums que nous emportons fait partie du projet. C’est un travail. Un travail qui nécessite de prendre du temps !
Du temps pour lire seul cet album qui nous tend les bras… ; du temps pour lire avec d’autres afin de pouvoir échanger nos impressions… ; du temps pour écouter lire afin d’ouvrir nos horizons de lectures qui s’enrichissent grâce à la voix d’un autre…
Les albums s’enrichissent eux aussi des rencontres qu’ils nous ont permis. Eux aussi prennent de l’épaisseur. C’est de cette façon que certains albums deviennent « nos classiques ». Ceux en qui nous avons grande confiance. Une confiance qui nous permet de nous lancer dans de nouvelles aventures de lectures partagées. Ailleurs. Avec d’autres personnes.
Lionel Naccache, neurologue et spécialiste en neurosciences cognitives, déplore qu’on ne mesure souvent qu’une forme d’intelligence et il rappelle que « la créativité, l’introspection, l’esprit critique, la spontanéité le sens de l’humour et l’esprit de finesse doivent être intégrés dans le champ de la définition de l’intelligence même si tout ça est difficile à mesurer [1] ».
Un lecteur exerce toutes ces formes d’intelligence à condition que nous ayons l’audace de lui proposer une diversité de lectures.
Quel que soit son âge – et dès sa venue au monde –, un lecteur est singulier.
Nous sommes tous et toutes en capacité d’élaborer des pensées. Nous sommes toutes et tous intelligents. Des intelligences diverses qui se développent sans cesse au fil de nos vies selon les différentes expériences vécues et l’encouragement que nous recevons à développer notre curiosité et notre créativité. Plus nous lisons – avec d’autres et parfois seuls –, des albums variés tant dans leurs formes que dans leurs sens, plus nous enrichissons notre expérience de lecteur.
Et cela commence dès notre naissance. Pas seulement quand nous acquérons le code de lecture des mots. Ce moment de codification est une des étapes d’accès à la lecture. Mais, en réalité, ce n’est pas la plus importante. Ce n’est pas à ce moment que commence notre expérience. Notre expérience de lecteur commence dès le début de la vie quand les adultes présents autour de nous encouragent cette curiosité naturelle qui consiste à donner sens aux signes.
Il est essentiel de lire ! « Lire presque autant que respirer est notre fonction essentielle » écrit Alberto Manguel dans Une Histoire de la lecture [2]. Il est vraiment essentiel que l’école et les lieux d’accueil de la petite enfance travaillent ensemble pour partager leurs connaissances et réfléchir à cette expérience du « lire » dès la naissance.
Nous devons travailler et réfléchir ensemble entre professionnels – de la culture et du lire ensemble, de l’accueil de la petite enfance, de l’école maternelle, de l’école primaire –, et avec les parents afin de faire bouger les lignes. Nous devons partager nos connaissances. Nous ne devons plus découper la vie des enfants en tranche d’âges ! Chaque enfant qui vient au monde doit être rencontré et considéré dans la singularité de son histoire de vie et de ses connaissances.
En 2019, Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’école normale supérieur de Lyon, a publié la recherche menée avec une équipe de 17 chercheurs entre 2014 et 2018 dans différentes villes de France, auprès de 35 enfants âgés de 5 à 6 ans issus de différentes fractions de classes populaires, moyennes et supérieures. Cette enquête originale articule durant plus de 1 000 pages portraits sociologiques et analyses théoriques. Le livre a pour titre : Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants [3]. L’ambition de cette recherche est de « faire sentir, en même temps que de faire comprendre, cette réalité incontournable : les enfants vivent au même moment dans une même société, mais pas dans le même monde », écrit Bernard Lahire.
Les auteurs mettent en évidence l’écart entre des vies augmentées et des vies diminuées. Ils mettent aussi en évidence « les mécanismes de la reproduction des inégalités dans la société française contemporaine et apportent ainsi des connaissances utiles à la mise en œuvre de véritables politiques démocratiques », est-il écrit en quatrième de couverture.
C’est aussi pour lutter contre ces mécanismes de fabrique d’inégalités que nous voulons lire avec tous les tout-petits des albums choisis en raison de leurs qualités littéraires et artistiques.
Avec les albums, nous pouvons comprendre – au sens de prendre avec soi – que nous pouvons jouer avec les cadres. Être dans le cadre et hors du cadre. Avec les albums, nous apprenons que les images parlent… J’ai un immense appétit pour ces albums que nous nommons désormais « tout en images ».
Le travail des artistes en général, et aussi celui des artistes de l’album, est bien de bousculer nos représentations. Pas de donner des réponses, et encore moins d’en imposer, mais surtout de permettre l’émergence de nouvelles questions. Dans un album, tout raconte ! Le fond et la forme s’unissent pour faire récit... pour faire sens. J’aime les albums parce que des artistes peuvent y dire en peu de pages des choses complexes.
Nous ne devrions jamais arrêter de lire des albums car c’est une lecture singulière qui mobilise tous nos sens… Cette lecture nous enrichit, quel que soit notre âge biologique.
Jouant avec les cadres, les artistes nous invitent à interroger nos cadres de pensées, nos théories, nos certitudes… Ils nous engagent à interroger nos angles de vues. Ils nous entraînent à être critique de nous-mêmes et à exercer un mode de pensées propices à l’ouverture aux autres : la pensée par association d’idées.
Plutôt que de considérer les lectures d’albums comme une lecture préparatoire à d’autres lectures qui seraient plus essentielles, faisons le chemin inverse et mobilisons-nous pour que chacun, à tout âge devienne un expert en lecture d’images…
C’est essentiel pour développer une pensée critique !
Essentiel et indispensable.
Plus indispensable que jamais !
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