Et si dans l’assiette, tout se jouait aussi dès le plus jeune âge ? Comment raviver cet art de (bien) vivre, dans tous les sens du terme (nutritionnel, social, culturel…) que l’on tient au bout de la cuiller ? Il faut leur donner tout, les cerises des bois.
L’expression est un brin désuète, mais parle encore aux parents (et grands-parents) nés au xxe siècle. « Tu seras privé de dessert », menace-t-on l’enfant qui rechigne à finir son assiette. On ne sait qui a inventé cette insidieuse punition. On la retrouve déjà chez la Comtesse de Ségur : « Montez dans votre chambre, mademoiselle ; vous ne descendrez que pour dîner, et vous n’aurez ni dessert ni plat sucré », intime Mme de Fleurville à l’infortunée Camille des Petites Filles modèles (1857).
Personne n’a jamais privé un enfant de steak ou de patates ; même si beaucoup de petits mangeurs en redemandent. « Tu seras privé de dessert ! / Privé de dessert, j’en ai rien à faire. Moi ce que je préfère, ce sont les choux verts, verts, verts, verts / Alors privé de choux verts !… », chante avec humour Pascal Parisot dans une amusante comptine qui pointe l’illogisme de cette punition. Car au-delà du simple fait que la nourriture ne devrait jamais être l’objet d’un chantage ou d’une récompense, que dit-on quand on prive un enfant de dessert ?
Il faut d’abord se souvenir que la saveur sucrée, celle du lait, est la première que rencontre le nourrisson à sa naissance (même si dans sa vie intra-utérine, il en a déjà goûté d’autres). Elle va se lier indissociablement à la notion de plaisir. Priver de dessert, c’est symboliquement priver de l’aliment originel, de celui qui nous constitue en tant qu’humain, et donc aussi priver d’amour. Si nos lointains ancêtres avaient déjà le bec sucré, très tôt, ils ont sacralisé les mets sucrés comme une nourriture exceptionnelle. Dans La très belle et très exquise histoire des gâteaux et des friandises (Flammarion, 2004), Maguelonne Toussaint-Samat rappelle que dès le début de la civilisation, les grands moments de la vie sociale et religieuse ont été marqués par des agapes et offrandes prestigieuses. C’est aux femmes que l’on confiait le soin de solliciter la bienveillance des divinités par les meilleurs mets. « Et quel est le meilleur goût possible ? Si ce n’est le plus doux, le plus enchanteur ? Le goût sucré, le goût du miel. C’est ainsi que les gâteaux confectionnés avec la farine des céréales, le lait des troupeaux, le fruit des arbres et le miel des abeilles, constituèrent les oblations fabriquées par les femmes, déjà créatrices de vie. » Par ces mères nourricières à qui on interdisait le couteau et la chasse [1]. Comme le souligne encore M. Toussaint-Samat, les desserts, en raison de la douceur de leur goût, de leur moelleux, évoquent autant la tendresse que la gourmandise. « Ces sentiments ne sont pas sans ressemblance avec ceux qu’on éprouve pour sa mère ou pour sa grand-mère ; car derrière tout entremets, même le plus élaboré, se cache une bien simple préparation de tradition familiale que l’on a transformée. » Et qui ramène immanquablement à l’enfance.
Le dessert constitue également l’acmé du repas (du moins dans notre culture). S’il n’y a pas trente-six manières de rôtir une viande ou de cuire un légume, le dessert demande des trésors d’inventivité. C’est à la Renaissance, siècle du raffinement, qu’il se perfectionne, grâce à l’afflux de denrées rares venues du Nouveau Monde, comme le sucre, le cacao, les épices ou certains fruits. Manger un dessert, ce sera accéder à la table des grands ; dans tous les sens du terme. Des nobles et des riches dans un sens sociologique et historique. Mais aussi à la table des adultes et à la commensalité ; cet art de manger, patrimoine culturel immatériel dont la consécration est le dessert. Priver un enfant de dessert, c’est donc le condamner à des nourritures roboratives dont la seule fonction est de rassasier. Or « l’âme des enfants a de forts appétits », rappelle Victor Hugo dans son Art d’être grand-père. Ils se nourrissent autant d’aliments que de sentiments.
Autre temps, autres mœurs. Aujourd’hui, le dessert n’est plus fait maison. C’est souvent un produit industriel, que nutritionnellement parlant rien ne justifie. Le parent avisé est justement celui qui se garde d’en proposer à son enfant. Mais il reste aussi un symbole de fête, de réunion de famille, de repas qui ponctuent l’année : le temps des fraises, des pommes, de Noël ; bref, un pilier d’une culture culinaire dont il serait dommage de priver le petit gourmet.
Dans l’album Le dessert, de Tom Tirabosco (La Joie de lire, 2020), le petit Mathieu, fatigué d’attendre le gâteau lors d’un repas interminable, s’assoupit. Et voilà qu’en rêve il affronte un monstre qui dévore tous les desserts confisqués aux enfants. Il se réveille de sa torpeur à l’idée de déguster un dessert dont le monstre n’a même pas idée : celui de sa maman qui n’utilise que « du sucre roux, de la farine bio et de vrais fruits du jardin » Et un ingrédient inégalable. « Ce qu’elle met surtout dans le gâteau, c’est de l’amour. » On en reprendrait bien une cuillère.
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